🧐 La transmission des savoir-faire ne dépend pas seulement du niveau d’expertise : une personne peut parfaitement savoir faire sans parvenir à expliquer immédiatement comment elle s’y prend

« Pourtant, elle maîtrise parfaitement le sujet. Mais quand je lui demande de m’expliquer, je ne comprends plus rien. » / « Il fait ça depuis quinze ans, mais il est incapable d’expliquer comment il s’y prend. » / « En entretien, elle avait du mal à répondre. Pourtant, une fois en poste, elle s’est révélée excellente. »
Ces situations peuvent sembler paradoxales.
Si une personne connaît réellement son métier, elle devrait pouvoir expliquer ce qu’elle sait.
En théorie.
👉Dans la réalité, savoir, savoir faire et savoir expliquer ne sont pas exactement la même compétence.
Une personne peut résoudre rapidement un problème complexe et avoir du mal à décrire son raisonnement.
Elle peut repérer immédiatement qu’une situation « ne va pas », sans parvenir à identifier tous les indices qui lui ont permis de le comprendre.
Elle peut avoir une connaissance très fine de son domaine mais partir dans trop de détails lorsqu’elle tente de la transmettre.
Ou savoir exactement ce qu’elle veut dire et ne plus trouver, au moment où on l’interroge, le chemin suffisamment clair pour l’expliquer.
Cela concerne tout le monde.
Mais certaines particularités cognitives ou communicationnelles associées au TDAH, à l’autisme ou à certains troubles DYS peuvent rendre ce décalage encore plus visible.
Dans le contexte de la neuroatypicité au travail, cette distinction est particulièrement importante : la capacité à verbaliser rapidement une compétence ne reflète pas toujours le niveau réel d’expertise.
Et dans le monde du travail, cela pose une vraie question :
évaluons-nous ce que la personne sait faire, ou sa capacité à nous expliquer immédiatement ce qu’elle sait faire ?
🔎Transmission des savoir-faire : quand l’expertise devient difficile à découper
Au début d’un apprentissage, nous devons souvent penser consciemment à chaque étape.
Puis, avec l’expérience, les gestes, les décisions et certains raisonnements deviennent de plus en plus automatisés.
C’est justement l’un des effets de l’expertise.
Le professionnel expérimenté ne reprend pas nécessairement tout le raisonnement depuis le début à chaque situation. Il reconnaît des configurations, fait des rapprochements, élimine rapidement certaines hypothèses, anticipe.
Une partie de ses connaissances est devenue ce que la littérature appelle une connaissance tacite : une connaissance mobilisée dans l’action, mais qui n’est pas toujours immédiatement disponible sous la forme d’une explication verbale structurée. La transmission des savoir-faire devient alors plus difficile, car une partie de l’expertise n’est plus formulée consciemment étape par étape.
C’est le fameux : « Je sais que ce n’est pas ça. » « Comment tu le sais ? » « Je ne sais pas… je le vois. »
Cela peut être frustrant pour celui qui cherche à apprendre. Mais cela ne signifie pas que l’expert ne sait pas.
Au contraire, il peut parfois savoir tellement bien faire qu’il ne voit plus toutes les microdécisions qu’il prend.
👉L’expertise peut devenir plus visible dans l’action que dans le récit que l’on en fait.
🔎Malédiction du savoir : quand l’expert oublie ce qui n’est plus évident
Il existe un autre phénomène bien documenté : la « malédiction du savoir », ou curse of knowledge.
Lorsque nous connaissons très bien quelque chose, il devient difficile de nous replacer mentalement dans la situation de quelqu’un qui ne le connaît pas. L’expert peut oublier qu’une étape, une notion ou une relation entre deux éléments n’est pas évidente pour le novice.
Il explique A. Puis passe directement à D. Pour lui, B et C vont de soi. Pour la personne qui écoute, il manque la moitié du chemin.
Des recherches sur l’expertise ont montré que des personnes très expérimentées pouvaient notamment sous-estimer les difficultés rencontrées par des novices.
On parle également d’expert blind spot, le « point aveugle de l’expert ».
Voilà pourquoi le meilleur professionnel d’une équipe n’est pas automatiquement la personne qui saura le mieux former les nouveaux. Ce n’est pas un manque d’intelligence pédagogique ou de bonne volonté.
Transmettre demande une autre compétence : revenir sur ce qui est devenu automatique, le découper, identifier les étapes invisibles, comprendre ce que l’autre sait déjà et construire un chemin accessible entre les deux.
Être expert ne rend pas automatiquement pédagogue.
🔎Expliquer son expertise est une tâche cognitive à part entière
Il y a aussi quelque chose que l’on sous-estime souvent. Expliquer ce que l’on sait demande du travail. Il faut retrouver les informations pertinentes. Choisir par où commencer. Écarter ce qui n’est pas utile. Mettre les idées dans un ordre. Choisir les mots. Surveiller ce que l’on vient de dire. Observer si l’autre comprend. Et adapter l’explication en cours de route.
Tout cela peut se produire en quelques secondes.
Une personne peut donc disposer de connaissances très riches et rencontrer davantage de difficultés lorsqu’elle doit les transformer, à la demande, en un discours linéaire et compréhensible.
C’est particulièrement visible lorsque la personne pense à plusieurs éléments simultanément.
Elle commence par A. En parlant de A, elle voit immédiatement le lien avec D. Mais pour comprendre D, il faudrait d’abord expliquer B et C. Elle revient à B. Pense à un exemple. Ajoute une précision. Perd le fil initial.
Celui qui écoute peut avoir l’impression que la personne ne maîtrise pas son sujet.
Alors qu’elle a parfois le problème inverse : elle a trop d’informations disponibles et doit réussir à choisir lesquelles transmettre, dans quel ordre.
🔎TDAH et transmission des savoirs : organiser le discours peut être difficile
Le TDAH ne signifie évidemment pas être incapable d’expliquer quelque chose.
Mais des travaux récents sur le discours des personnes avec TDAH mettent en évidence, selon les tâches et les individus, des différences dans la manière d’organiser un récit ou une explication : changements de sujet plus fréquents, quantité d’informations parfois très importante ou au contraire réduite, organisation moins cohérente de certains discours.
La littérature concernant spécifiquement les adultes reste encore limitée, ce qui invite à ne pas généraliser.
Mais certains adultes avec TDAH reconnaîtront probablement cette expérience :
savoir exactement ce qu’ils veulent dire… puis voir arriver cinq connexions en même temps.
La mémoire de travail peut également être sollicitée : il faut garder l’objectif de l’explication en tête tout en sélectionnant les informations, en construisant les phrases et en résistant aux nouvelles associations qui apparaissent.
Le résultat peut être une explication beaucoup moins claire que la connaissance réelle de la personne.
🔎Autisme et expertise : la communication peut modifier ce que l’on perçoit des compétences
Dans l’autisme, la situation est encore différente.
Les travaux récents rappellent que les difficultés de communication ne peuvent pas être comprises uniquement comme un déficit situé chez la personne autiste. Elles dépendent aussi du contexte, du mode de communication et de l’interlocuteur.
Une personne peut maîtriser parfaitement un sujet et avoir besoin d’un peu plus de temps pour organiser sa réponse. Elle peut être extrêmement précise alors que l’interlocuteur attend une synthèse. Donner beaucoup de contexte parce que chaque nuance lui paraît importante. Ou avoir plus de facilité à expliquer par écrit, avec un schéma, un exemple concret ou après avoir préparé son propos qu’en répondant immédiatement à une question ouverte.
Cela ne permet pas de conclure que toutes les personnes autistes communiquent ainsi.
Mais cela rappelle une chose essentielle pour l’évaluation professionnelle :
👉la facilité à produire une réponse socialement fluide n’est pas une mesure directe du niveau d’expertise.
🔎Profils DYS : quand le mot ne vient pas malgré la connaissance
Pour certaines personnes présentant un profil DYS, notamment une dyslexie, les difficultés peuvent également toucher certaines dimensions du traitement phonologique et de la fluence verbale.
Une étude chez des adultes dyslexiques retrouvait par exemple des difficultés dans certaines tâches de fluence phonémique, alors que la fluence sémantique était préservée.
Là encore, ce n’est pas « ne pas savoir ».
On peut connaître parfaitement un concept et mettre davantage de temps à retrouver le mot précis permettant de l’exprimer.
Pour la personne concernée, la situation peut être particulièrement frustrante :
« Je sais exactement ce que je veux dire. Mais je n’arrive pas à le sortir. »
Et plus l’enjeu est important, plus cette difficulté peut devenir visible.
🔎Évaluation des compétences : attention à ne pas confondre expertise et aisance verbale
C’est probablement là que le sujet devient particulièrement intéressant pour les RH et managers.
Imaginez deux professionnels.
Le premier maîtrise très bien une compétence et l’explique moyennement.
Le second la maîtrise correctement mais possède une excellente aisance verbale et sait parfaitement raconter ce qu’il fait.
Qui paraîtra le plus compétent ? Pas nécessairement celui qui l’est le plus.
La question se pose en recrutement :
« Expliquez-moi comment vous avez résolu cette situation complexe. »
Mais aussi en entretien annuel :
« Qu’avez-vous apporté cette année ? »
En mobilité interne :
« Pourquoi pensez-vous être prêt pour ce poste ? »
Ou dans une démarche de transmission :
« Montre au nouveau comment tu fais. »
Lorsque l’évaluation repose fortement sur la verbalisation, on évalue toujours au moins deux choses :
la compétence recherchée…et la capacité à parler de cette compétence.
Si la seconde est réellement nécessaire pour le poste, elle mérite évidemment d’être évaluée.
Mais lorsqu’elle ne l’est pas, il peut être utile de ne pas les confondre.
👉Demander à quelqu’un d’expliquer ce qu’il sait n’est pas toujours mesurer ce qu’il sait. On mesure aussi sa capacité à retrouver, organiser et verbaliser cette connaissance à cet instant.
🔎Transmission des savoir-faire : le meilleur expert n’est pas toujours le meilleur formateur
Cette distinction compte aussi lorsque l’on organise la transmission des savoir-faire.
Un salarié expérimenté part. Il faut transmettre. La réaction paraît logique : « Mets tout ce que tu sais dans une procédure. »
Mais une partie de ce qu’il sait n’a peut-être jamais été formulée. Il faut parfois l’aider à faire émerger cette expertise. Observer la personne en situation. Lui demander pourquoi elle vient de choisir cette option. Comparer un cas simple et un cas complexe. Faire expliquer une erreur fréquente.
Laisser le nouvel arrivant poser les questions auxquelles l’expert ne pense plus.
👉Autrement dit, la transmission d’une expertise peut nécessiter un travail d’explicitation.
Les entreprises ont parfois un patrimoine de compétences considérable dans la tête et les gestes de leurs salariés sans que ceux-ci sachent eux-mêmes complètement le décrire.
Pour les entreprises, sécuriser la transmission des savoir-faire suppose donc parfois d’observer l’expert en situation, de questionner ses choix et de faire émerger progressivement ce qui est devenu automatique.
🔎Ne pas confondre éloquence, expertise et compétence
Pour les RH, les managers et les directions, l’enjeu n’est pas de renoncer à demander aux personnes d’expliquer leur travail. C’est une source d’information précieuse. Mais elle peut être complétée.
Une mise en situation. Une démonstration. Un exemple réel. Un support écrit. Un schéma. Un temps de préparation avant une présentation. Une observation du travail.
Plusieurs façons de montrer une même compétence permettent parfois de découvrir quelque chose que la réponse spontanée ne montrait pas.
Et pour les personnes neuroatypiques concernées, il y a peut-être aussi quelque chose d’important à entendre :
👉avoir du mal à expliquer immédiatement ce que vous savez ne signifie pas nécessairement que votre connaissance est moins solide.
La verbalisation peut se travailler. La transmission aussi. Mais ce sont des compétences supplémentaires.
Parce qu’au fond, comprendre, savoir faire et savoir expliquer sont trois choses différentes.
La transmission des savoir-faire gagne donc à distinguer ce que la personne maîtrise, ce qu’elle peut verbaliser spontanément et ce qui nécessite un accompagnement pour être explicité.
Et le monde du travail gagnerait parfois à vérifier laquelle il est réellement en train d’évaluer.
✨ Certains esprits ne rentrent pas dans les cases. Ils dessinent d’autres horizons. À nous d’oser les accueillir autrement ✨
Vous êtes concerné par ces situations ?
Chez FIKILI, nous accompagnons les entreprises, les équipes et les managers à mieux comprendre la neuroatypicité au travail autisme, TDAH, DYS, HPI et à construire des pratiques plus claires, plus humaines et plus efficaces.
👉 En savoir plus ou être accompagné
Sources scientifiques
Pour aller plus loin
Ces questions d’expertise, de verbalisation et de transmission rejoignent plusieurs enjeux plus larges du travail et de la neuroatypicité :
👉Mémoire de travail : pourquoi une personne compétente peut oublier une consigne
Pour comprendre comment la mémoire de travail intervient dans l’organisation, la verbalisation et le maintien du fil.
👉Recruter une personne nhttps://fikili.fr/recruter-une-personne-neuroatypique/euroatypique : pourquoi l’entretien classique peut écarter les meilleurs candidats
Pour approfondir le risque de confondre aisance verbale, codes sociaux et compétences réelles.
👉Autisme et communication professionnelle : éviter les malentendus
Pour mieux comprendre pourquoi une expertise peut être moins visible lorsque les styles de communication diffèrent.
👉TDAH au travail : pourquoi certaines personnes coupent-elles la parole ?
Pour approfondir le rôle des fonctions exécutives et de l’organisation du discours.
👉Neuroatypicité au travail : comprendre les profils et adapter les organisations
Pour replacer ces mécanismes dans une approche globale du travail.
→Vous former ? c ‘est ici
FAQ – Expertise et transmission des savoir-faire
Pourquoi un expert peut-il avoir du mal à expliquer ce qu’il sait ?
Avec l’expérience, certaines connaissances deviennent automatiques ou tacites. L’expert mobilise alors des savoirs, des gestes ou des décisions sans avoir besoin de les formuler consciemment à chaque fois.
Qu’est-ce qu’une connaissance tacite ?
Une connaissance tacite est un savoir mobilisé dans l’action mais difficile à formaliser immédiatement. Elle peut provenir de l’expérience, de l’observation, de routines ou de nombreuses situations accumulées.
Être expert signifie-t-il être capable de former les autres ?
Pas nécessairement. Former demande de décomposer ce qui est devenu automatique, de comprendre ce que l’autre sait déjà, d’organiser l’information et de construire une progression accessible.
Pourquoi certaines personnes neuroatypiques peuvent-elles avoir plus de mal à expliquer leur expertise ?
Certaines personnes avec TDAH, autisme ou profil DYS peuvent rencontrer des difficultés liées à l’organisation du discours, à la mémoire de travail, à la fluence verbale ou au besoin de préparation. Cela ne permet pas de déduire leur niveau réel de compétence.
Comment mieux évaluer une expertise professionnelle ?
Il est utile de croiser plusieurs modalités : entretien, mise en situation, démonstration, exemple concret, support écrit, observation du travail ou temps de préparation.
Comment faciliter la transmission des savoir-faire en entreprise ?
Observer l’expert en situation, lui demander d’expliquer ses choix, comparer plusieurs cas, identifier les étapes invisibles et permettre aux apprenants de poser des questions peut aider à rendre l’expertise plus explicite.
Sources complémentaires :
Nos articles peuvent être co-rédigés avec l’aide de l’intelligence artificielle, au service de la clarté, de l’accessibilité et de la qualité des contenus. Ils sont conçus, relus et garantis par une autrice humaine 😉